Enseigner dans un monde en mouvement : Retour sur le séminaire du 18 Mars

Enseigner dans un monde en mouvement : Retour sur le séminaire du 18 Mars

À l’occasion de la Présidence française de l’Union européenne, et avec le soutien de la Fondation des Sciences du Patrimoine (FSP), le Campus Versailles organisait le 18 mars 2022, à l’auditorium du château de Versailles, un séminaire dont le thème était « Enseigner dans un monde en mouvement : L’artisanat et la revalorisation des savoirs manuels au cœur des enjeux de demain ».

Quel est l’impact des transitions technologiques, socio-économiques et écologiques – accéléré depuis deux ans par la crise sanitaire de la Covid 19 – sur ces secteurs porteurs de valeurs ? Comment les formations doivent-elles évoluer à court et moyen termes pour en tenir compte ? Quels modèles existent dans les différents pays européens ? Comment transmettre les savoir et les savoir-faire, pour contribuer aussi à la revitalisation des territoires et la conquête des marchés internationaux ?

Pour en débattre, étaient réunis des chercheurs, des enseignants, des entrepreneurs, des représentants d’associations, de syndicats et de fédérations professionnels concernés par les nouveaux défis que sont la gestion et la production responsable et l’équité sociale dans une perspective de développement durable.

Deux tables rondes, animées par Armelle Weisman, directrice opérationnelle du Campus Versailles, ont permis de croiser les regards.

 

  • Table ronde 1: «  Quels enjeux pour les entreprises, les acteurs et les territoires autour de l’artisanat et du patrimoine ? »
  • Table ronde 2: « Quelles formations et quels modèles pour assurer à la fois la transmission des savoirs et savoir-faire et l’adaptation aux besoins futurs ? »

 

En ouverture, Sophie Lemonnier, directrice du patrimoine architectural et des jardins du Château de Versailles, et Charline Avenel, rectrice de l’Académie de Versailles, ont rappelé la raison d’être et l’ambition du Campus Versailles, pôle de formation, d’innovation et de pratique au service du développement des métiers du patrimoine et de l’artisanat.

 

Discours d’ouverture de Sophie Lemonnier et Charline Avenel, introduction de Sophie Boutillier, économiste et sociologue :

 


 

TABLE RONDE 1 : QUELS ENJEUX POUR LES ENTREPRISES, LES ACTEURS ET LES TERRITOIRES AUTOUR DE L’ARTISANAT ET DU PATRIMOINE ?

Le débat s’est ensuite engagé autour de cinq questions clés : comment dépasser l’image passéiste attachée à l’artisanat, quel rôle joue l’artisanat dans le dynamisme économique des territoires, quel est son impact sur les marchés à l’export, quel est son attractivité auprès du public et notamment des jeunes et comment valoriser l’artisanat en s’appuyant sur des dispositifs innovants ?

 

  • Eric Angiboust, Président de Muzeo et vice-président de l’Association nationale des entreprises du patrimoine vivant, a souligné l’impact du numérique sur les métiers de l’artisanat et leur valeur ajoutée. Il s’agit d’un véritable défi pour monter le niveau des compétences et intégrer les dimensions de marketing, de commercialisation et de valorisation. Il faut pour cela adapter le management et la gouvernance des entreprises artisanales pour attirer les publics jeunes comme ceux en reconversion en quête de sens. Il est important de réunir des talents avec des compétences complémentaires au sein de la même entreprise.

 

  • Madina Benvenutti, Fondatrice et Directrice de Made in Europe, insiste sur le risque de disparition des savoir-faire si les artisans ne forment pas leur relève. Il y a un travail important à réaliser pour changer la perception des jeunes face aux métiers manuels. Les artisans d’art sont trop souvent trop isolés et n’ont pas conscience du rôle qu’ils peuvent joue rua sein de la société. Elle se réjouit cependant des initiatives qui font prendre conscience du poids de l’artisanat d’art et cite les appels d’offre de la Commission européenne dans le cadre du programme Horizon Europe, le New European Bauhaus, le Green Deal et les projets Erasmus autour des Centres of vocational excellence (COVE).

 

  • Yann de Carné, Président du Groupement des Entreprises de Restauration des Monuments historiques (GMH) insiste sur l’importance de bien définir le périmètre des entreprises artisanales au-delà du seuil d’employés (10). Il s’agit de valoriser les savoir-faire français qui sont très demandés sur les chantiers des monuments historiques partout à l’international. Au niveau national, derrière la conservation du patrimoine c’est le développement du territoire qui se joue. Un euro investi peut générer jusqu’à 30 euros de retombées. C’est pourquoi, il s’agit de revaloriser les métiers manuels et les parcours privilégiant l’alternance et la formation en situation de travail ainsi que la formation tout au long de la vie, y compris par des modules sur mesure. Il y a également des mentalités à changer, car en France on a la culture du diplôme acquis. Il faut également mieux insérer ceux qui à 30 ou 35 ans souhaitent se reconvertir, car en effet, si à 20 ans le patrimoine ne parle pas forcément aux jeunes, ceux qui ont acquis de la maturité sont davantage attirés par ce domaine. Mais il faut également réfléchir à l’organisation du travail au sein de l’entreprise pour proposer davantage de variété aux apprenants. Par ailleurs Yann de Carné insiste sur le manque d’harmonisation au niveau européen, notamment en matière de coûts d’intervention qui dépendent des réglementations nationales et peuvent conduire à des situations de « dumpings ».

 

  • Ariane Vitou, responsable des partenariats à la Fondation Terre et Fils œuvre pour le soutien financier aux entreprises artisanales à reprendre en développant un modèle centré sur les circuits courts et les savoir-faire locaux. Elle cite les principaux freins à la reprise que sont les problèmes de recrutement, d’attractivité et de visibilité. Il manque des structures d’accompagnement des entreprises en région et notamment dans les zones rurales ou il faut savoir accepter en tant que financeur une rentabilité réduite. Il faut réfléchir également à des nouveaux espaces de travail en créant des manufacture qui ne sont pas que des lieux de travail mais également des lieux de la vie culturelle locale proche du concept du tiers lieu en s’inspirant des pratiques du secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS).

 

  • André Trollé, Fondateur et directeur de Savoir-faire et Découverte et président du groupe de travail « développer les métiers de l’artisanat local et écologique » au sein de la Fabrique écologique, abonde dans le même sens et insiste sur l’importance des artisans et néo-artisans dans le domaine de la relocalisation, des circuits courts et de la transition écologique. Il s’agit selon lui de repenser l’organisation des métiers en suscitant la fabrication locale, nécessaire à la construction collaborative sur un territoire donné. En même temps il est nécessaire de repenser les circuits de commercialisation qui impliquent la maîtrise de l’approvisionnement  et de l’équipement.

 

Regarder l’intégralité de la première table ronde :

 


 

TABLE RONDE 2 : QUELLES FORMATIONS ET QUELS MODÈLES POUR ASSURER À LA FOIS LA TRANSMISSION DES SAVOIRS ET SAVOIR-FAIRE ET L’ADAPTATION AUX BESOINS FUTURS ?

La seconde table ronde a cherché à apporter des réponses en matière de formations et d’adaptation aux besoins des entreprises.

  • Tel que souligné par Vincent Troger, docteur en histoire, maître de conférences honoraire à l’UFM de l’Université de Nantes, le système français a priorisé les formations scolaires et on a assisté à un clivage avec le secteur artisanal qui s’est auto-organisé pour prendre en charge la formation. Néanmoins les représentants des entreprises participent directement la conception des programmes scolaires et des diplômes. Mais à l’origine la création des bacs pro était plutôt une réponse à la demande des grandes entreprises. Malheureusement, cela a conduit à un empilement de cultures professionnelles et de règles de fonctionnement sans coordination par manque de dialogue et de transversalité. Les dispositifs administratifs du secteur public ont rendus la situation encore plus complexe.

Par ailleurs, face aux changements sur le marché du travail et le rapport des jeunes a changé aussi. Ils savent qu’ils ne pourront pas travailler dans la même entreprise ou le même domaine tout au long de leur vie et sont davantage en quête de sens et d’expérimentation que leurs aînés, avec même un goût plus prononcé pour la création d’entreprise. Le paradoxe français est que les savoirs expérientiels ne peuvent se valoriser sans diplôme.

Le débat s’est ensuite engagé autour de six questions clés : comment réagit l’Éducation nationale face à l’urgence de réformer le secteur, quels sont les voies alternatifs qui se développent, comment s’adapter au marché de la reconversion et de la formation continue, quelles sont les initiatives ailleurs en Europe, quelles sont les compétences clés à acquérir, quels sont les grands défis auxquels la formation devra faire face pour s’adapter aux attentes des entreprise es et de la société ?

 

  • Bruno Aubry, Directeur de la formation du Collège des Métiers, chez les Compagnons du Devoir et du Tour de France, explique que la revalorisation médiatique des métiers de l’artisanat entraîne un nombre important de reconversion de la part de cadres supérieurs, notamment dans la filière bois. Jusque-là les Compagnons se sont développés sur des modèles uniformisés mono-produit, alors que la tendance actuelle demande une personnalisation accrue. Or les entreprises qui engagent les compagnons ne sont pas toujours prêtes à changer leur mode de fonctionnement. Il y a cependant des valeurs universelles qui guident les compagnons : les savoir-être, la diversité des expériences, le voyage et l’ouverture d’esprit. L’enjeu du futur réside en la bonne intégration du numérique et des concepts du développement durable au sein de la formation et de l’ouverture des métiers aux femmes.

 

  • Nicolas Bard, co-fondateur de Make ICI, insiste sur la nécessité d’adapter les formations à notre époque en prenant en compte les nouveaux matériaux et l’écoconception et en introduisant les outils numériques qui permettent d’aller plus vite là où il n’y a pas de valeur ajoutée en se concentrant sur les savoir-faire là où il y en a. Par ailleurs, il est important que les artisans soient au fait des outils entrepreneuriaux pour devenir indépendants. Pour résumer, il s’agit de conserver les formations et savoir-faire d’excellence tout en prenant conscience qu’il faut les moderniser. Il s’agit aussi de développer de nouvelles formes de collaboration et de mutualisation et de se former tout au long de la vie.

 

  • Patrick Carret, Directeur général de la Fédération nationale des Écoles de la production, présente un concept de formation qui permet de diversifier les expériences des jeunes en les mettant en situation dans un lieu adapté face aux demandes des entreprises tout en leur permettant de ne pas s’enfermer dans un seul type de production. En même temps il s’agit de revoir les modèles de formation et notamment de notation et d’aider les jeunes à trouver de la motivation et le sens du collectif tout en s’adaptant aux rythmes de chacun.

 

  • Marc Foucault, Chef de projet ministériel de la transformation de la voie professionnelle au ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, explicite le rôle joué par son ministère à travers la réforme de la voie professionnelle et la mise en place des campus des métiers et qualifications (CMQ) dont six sont actuellement consacrés à l’artisanat. Selon lui il s’agit de combler le manque de connaissance de l’univers des métiers de l’artisanat auprès du grand public qui englobe les parents des enfants qui pourraient s’engager dans la voie professionnelle. Il est nécessaire d’améliorer l’image de ce secteur et de donner à voir les conditions concrètes d’exercice du travail.

 

  • Sergio Meyer Escoboza, Responsable emploi et projets au Centre de Référence National pour l’artisanat de la Junta de Andalusia , présente son centre qui s’adresse aux demandeurs d’emploi de 16 à 65 ans. Il déplore que l’Espagne ne dispose pas d’un système de formation par alternance comme en France. Il explique que les profils de apprenants sont divers, en allant de l’ouvrier du bâtiment à l’étudiant ayant acquis un master en histoire de l’art ou archéologie ou encore en conservation du patrimoine. Les chantiers de restauration sont des endroits où s’exerce un collectif de travail ayant des formations et compétences différentes mais complémentaires. Mais la cible principale est le public qui souhaite accéder aux niveaux 3 à 5 du cadre européen des certifications (CEC), ou European Qualifications Framework (EQF).

 

Regarder l’intégralité de la seconde table ronde :

Les tables rondes ont été suivies d’un temps de questions-réponses avec le public.

 

Synthèse des rencontres par Astrid Brandt-Grau, cheffe de projet Campus pour le château de Versailles

Pour télécharger la version PDF de la synthèse du Séminaire, cliquez ici.

For the english version of the summary, click here.